

Un titre, c’est souvent la grande boîte qui renferme les matériaux - l’ADN du spectacle. Le nôtre s’est imposé au milieu du gué. Nous avons aimé la façon dont il résonnait avec des matériaux déjà présents, tout en traçant des voies nouvelles, reliant entre eux des éléments épars. Il proposait une esthétique : celle du chantier.
Nous voulions que ce nouveau spectacle prolonge Le Grand Écart, à la manière d’un rejet qui se met à pousser sur une souche que l’on croyait morte.
Et c’est bien ce qu’il fait : Tout naît pas fini raconte la tournée du Grand Écart et des rencontres que nous y faisons.
Il interroge la naissance des choses - le moment où surgissent les idées et comment elles cheminent. Ce qu’elles doivent au hasard, à la relation, à la rencontre. Quand un « nous » s’invente, vacille, se transforme.
Ce nouveau projet s’attache à rendre visibles les processus : le processus de création, bien sûr - en cours, fragmentaire, tâtonnant - mais aussi ceux qui permettent à un collectif, à une idée, à une communauté d’advenir.
C’est cela, sans doute, que Tout naît pas fini cherche à capter : le vivant des processus, le moment où quelque chose se met à exister - sans être encore achevé.

L’art du crochet
3 fils s’entremélent
L'art du déplacement
La tournée comme fil narratif

Le collectif, comme enjeu politique, poétique et intime - un lieu où s’éprouve la tension entre le commun et le singulier, entre la construction et le désaccord.
L’agriculture, comme miroir de nos tensions contemporaines : entre l’indépendance et la solidarité, entre la transmission et la rupture, entre les racines et l’invention.
Les appartenances, enfin - cette question du lien, de ce à quoi l’on tient et ce qui nous tient, entre l’héritage, le territoire et le désir de recommencement.


Autant d’étapes où se tissent des correspondances.
Le voyage devient un trait d’union : une manière de penser, de chercher, de relier des territoires et des paroles.
Une mise en mouvement de la pensée.
Il devient la carte sensible du projet, une géographie intime et politique.
C’est ce fil que le spectacle suivra : non pas une intrigue, mais une cartographie du mouvement qui relie les archipels, des îlots de sens.
On pétrit ensemble nos histoires intimes et celles des autres, ceux que l’on rencontre, des histoires de territoires, des récits collectifs.
Entre deux dates de spectacle, Max retourne à la Bouteillerie, son habitat groupé.
Il y retrouve d’autres chantiers : le toit, la chambre de sa fille, la gouvernance du collectif.
Et pendant ce temps, son père s’éteint dans le Jura.
Entre les routes, les mondes, des façons d’habiter la terre, les liens se tissent.
Le voyage devient alors un va-et-vient entre le nord et le sud, l’est et l’ouest, entre les vivants et les morts, entre la ferme qui se meurt et celle qui renaît ailleurs.
Ce fil, c’est celui du spectacle et des collectifs rencontrés.
Tout commence sur la route. Dans le camion, pendant la tournée du Grand Écart. Entre deux dates, deux villes, deux représentations.
Max, le comédien au volant et Jean-Charles, le metteur en scène sur le siège passager. Des kilomètres avalés, des silences, des blagues, des nouvelles échangées. Et, quelque part entre un rond-point et un péage, l’idée d’un nouveau spectacle : Tout naît pas fini.
On sillonne la France, une France rebelle de pancartes retournées.
Dans le camion, la radio crache des nouvelles.
On va à la rencontre de paysans, d’habitants, de collectifs, d’utopies fragiles.
On s’arrête dans des fermes, dans des lieux culturels, dans des cuisines.
Chaque halte devient un fragment de récit :
Bure, Sainte Luce, la Bouteillerie, la Maison dans laquelle, des lieux où nous avons joué.

Dans le camion, la radio relaie en boucle les manifestations paysannes. Cette detresse résonnent dans le vécu de Max et réveillent le souvenir des luttes de son père, quelques décennies plus tôt. L’actualité agricole se superpose alors à une histoire familiale, comme si le présent venait rouvrir des fractures anciennes. Elle devient un fil qui nous permet de dérouler l’histoire paysanne d’aujourd’hui et celle plus ancienne, un monde fait de solidarité.
Au fil de la tournée, ces voix prennent des visages. Dans une ferme, un agriculteur engagé au sein de Solidarité Paysan raconte l’isolement du métier, la fierté qui empêche bien souvent de demander de l’aide, la honte de ne pas « y arriver tout seul ». À l’autre bout de la France, nous rencontrons les membres de la ferme de Sainte-Luce, passés en une décennie de deux couples à vingt-trois personnes : Là se dessinent d’autres façons de tenir, de travailler.
Ces expériences ne résolvent pas tout, mais elles déplacent les lignes. Plutôt que de rallonger les journées, elles raccourcissent les distances entre les personnes. Elles parient sur un « nous » capable de redonner du sens, du temps et un revenu vivable.
D’un côté, la figure du paysan « natif », héritier d’une ferme et d’un territoire, attaché à l’indépendance du « patron chez soi », pour qui tout collectif apparaît comme une contrainte et une source de tension.
De l’autre côté, émergent des formes nouvelles : collectifs agricoles, coopératives, fermes partagées, souvent portés par des néo-paysans et des « hors cadre familial », qui misent sur les circuits courts, la transformation, la diversification et la mutualisation du travail. Entre ces deux mondes se creusent des clivages et des incompréhensions.
De l’autre côté, émergent des formes nouvelles : collectifs agricoles, coopératives, fermes partagées, souvent portés par des néo-paysans et des « hors cadre familial », qui misent sur les circuits courts, la transformation, la diversification et la mutualisation du travail. Entre ces deux mondes se creusent des clivages et des incompréhensions. cet apparent clivage, nous cherchons à tisser des fils, à invoquer une histoire plus ancienne. Car la coopération et la solidarité ne sont pas de simples idéologies : ce furent longtemps des manières concrètes de tenir ensemble, de survivre face aux aléas. Le machinisme et le libéralisme économique ont
peu à peu entamé ces solidarités, mais certains modèles résistent encore, comme celui des fruitières, dont est issu le père de Max.
Un fil se tisse alors entre les mondes : les fruitières d’hier et les fermes partagées d’aujourd’hui, les pratiques d’entraide villageoise et les habitats groupés du présent, les luttes anciennes et les nouvelles formes de cooperation.
C’est cette tension que Tout naît pas fini met en jeu: le passage du « je » au « nous ».
Relier le père de Max aux collectifs d’aujourd’hui c’est faire apparaître un espace où les voix singulières se frottent pour dessinent, au-delà des tensions, des « nous » fragiles, conflictuels, mais nécessaires.
Du jeu au nous
La fabrique du commun

L’entre-deux
Entre le père et le fils
Entre la naissance et la mort.
Entre une ferme qui s’éteint et une maison qui s’invente
Entre deux lieux, deux gestes, deux temps
Entre le je et le nous
Entre deux mots
Entre la fin d’un spectacle et le début d’un autre
Entre le metteur en scène et le comédien
Entre la fiction et le réel
Entre le théâtre et le documentaire.
L’ entre-deux des relations qui cherchent à mettre un sol pour continuer à avancer.
L’ entre-deux comme une charnière qui permet à une porte de s’ouvrir.
Le silence suspendu des témoignages. Un vide qui invite à composer. C’est là que ça se passe.
C’est une route, un gué, une chambre en travaux.
Un lieu où le réel et la fiction se frôlent, se contredisent, se répondent.


L'entre d'eux
Un lieu où l’on accepte de ne pas choisir
trop vite, où l’on apprend à regarder ce qui naît, ce qui hésite, ce qui tremble.
Nous aimons cet endroit parce qu’il est vivant, parce qu’il rend visible le mouvement des choses avant leur forme.
C’est là que se fabrique notre théâtre : dans les espaces de passage, les zones de trouble, les moments suspendus.
L’entre-deux, c’est aussi le lieu du collectif : personne n’y détient la vérité, chacun y apporte un morceau du puzzle.
C’est un espace de négociation, d’ajustement, d’invention partagée.
Un lieu où le désaccord n’est pas une menace, mais une chance de déplacement.
Dans notre travail, l’entre-deux devient
une esthétique autant qu’une éthique.

Si Tout naît pas fini épouse d’abord le temps du voyage, il se compose tout autant d’un maillage de temporalités qui se percutent et dialoguent par analogie.
Les espaces temps du récit

1. Le temps présent
C’est l’« ici et maintenant » de la représentation : nous l’appelons le temps zéro. Il est pour nous l’essence du théâtre, ce qui lui donne sa caractéristique vivante. Nous cherchons à enlever tout ce qui fait écran pour ne garder que le presque rien de la relation entre un acteur et un spectateur, un dialogue de complicité et de conventions partagées. Ce cadre permet des dispositifs poreux qui rendent possible la participation. Pour ce spectacle, comme pour Le Grand Écart, c’est le temps de l’intime, de la confidence et du dépouillement : une mise à nu qui crée des ponts entre le vécu du spectateur et celui du comédien-conteur.
C’est un autre espace-temps, souterrain, qui donne au voyage son épaisseur, sa géographie intime. C’est le temps du père - celui de Bernard, qui s’abîme dans la maladie pendant la tournée du Grand Écart et qui est mort au moment présent de la représentation. Ce temps-là agit comme un reflux, il revient par vagues imprévisibles qui troublent le présent.
Des souvenirs que Max raconte comme pour lutter contre l’effacement. Une tentative, tout d’abord vaine, de chercher l’essentiel d’une vie qui, comme l’horizon, s’éloigne au fur et à mesure que l’on pense s’en rapprocher. Un abîme de sens, une multitude qui nous glisse entre les doigts.
Les souvenirs tissent progressivement des fils entre Max et son père, dessinent une filiation possible. Bernard, le père, appartenait à une culture du commun : celle des coopératives paysannes où l’on faisait ensemble Ce geste, Max le perpétue différemment dans sa ferme collective, mais l’essentiel est là : faire tenir ensemble des altérités, des cultures, des filiations, des origines et des imaginaires différents. Il découvre, en revisitant la vie de son père, la force d’un héritage. Il découvre que son père a fait son nid en lui et qu’il habite ses pas.
Le spectacle trace aussi cette route, celle des continuités souterraines, cette transmission silencieuse des valeurs. Les souvenirs viennent ricocher sur d’autres temps du récit, provoquant des ondes qui se propagent, se croisent, se répercutent.
2. Le temps du voyage
Le voyage forme la colonne vertébrale du spectacle : il crée des traits d’union qui relient les lieux, les voix, les histoires, en donnant le rythme et le mouvement à la création. De Bure à Sainte Luce, de la Bouteillerie au Jura, chaque étape devient une pulsation, un souffle.

3. Le temps des souvenirs

4. Le temps du documentaire
Un fil documentaire traverse le spectacle : des interviews que nous avons effectué lors de notre trajet créent des contrepoints à l’autofiction.
On y entend notamment :
• Vincent et Christeline, membres de la ferme coopérative de Sainte-Luce en Isère, qui regroupe aujourd’hui une vingtaine de collaborateurs, associés et salariés ;
• Johanne, Gégé et Mila, militants antinucléaires rencontrés à Bure, qui se sont « rempotés » sur le territoire et engagés dans la vie locale ;
• Manou, ami de Bernard, le père de Max, qui éclaire l’histoire des fruitières à Comté et la tension entre individualisme et solidarité dans le monde paysan ;
• Valérie, la sœur de Max, fonctionnaire territoriale dans le Nord, qui dit son attachement à la ferme paternelle, à son histoire et à ses valeurs paysannes.
Ces interviews sont d’abord des matériaux sonores. Mais le dispositif ne s’arrête pas à leur diffusion : il donne à voir un processus d’incarnation. Progressive ment, le comédien se les approprie. Il les réécoute, se les remet en bouche, se laisse traverser par leur texture — suspensions, répétitions, silences. La voix devient rythme, puis présence. Il se laisse bercer par cette matière organique, presque Comme dans une transe discrète.
C’est ce processus que nous rendons visible : le passage entre le réel et le théâtre, entre la personne et le personnage. Un decalage minimal, une façon d’être autre tout en restant soi-même. La musique et le chant viennent progressivement accompagner ce mouvement et permettent un glissement du réel vers une forme plus sensible. Ainsi, le documentaire ne reste pas à distance : il s’incarne et donne à entendre la complexité d’un être, qui ne se réduit ni à une opinion ni à un discours, mais prend une dimension émotionnelle et poétique

L'univers sonore et musical
Un moteur naratif

La scénographie
Le décor est pensé comme une métaphore du chantier. Un espace en transformation - à la fois concret et mental - où s’entremêlent le réel du travail manuel et la fabrique d’un spectacle.
C’est d’abord le chantier de Max : celui de la chambre de sa fille, qu’il s’efforce d’achever pour qu’elle dispose, à ses quatorze ans, d’un espace à elle, hors du mobil-home où il vit depuis cinq ans. Il a bien avancé, il lui reste le plancher à poser.
Mais c’est aussi celui de la table qu’il construit avec Fred, un des autres membres de l’habitat groupé. Une grande table autour de laquelle le collectif pourra se réunir, pour manger, rire, faire la fête et refaire le monde. Une palissade à claire-voie se dessine au fond, elle forme un coin qui symbolise la chambre. Ce chantier-là est réel et tangible, il donne lieu tout au long du spectacle à des actions, des constructions.
Mais c’est aussi le chantier du spectacle : un espace de recherche où l’on assemble des concepts, des récits, des voix, des fragments de parole glanés en route. Le plancher que Max cherche à terminer est fait de bois… mais les lames de parquet sont aussi de planches de mots : posées, elles offrent un sol sur lequel on peut avancer. On les déplace, on les recolle, on compose et recompose. Parfois, elles se croisent à la façon des mots fléchés ou croisés. Elles deviennent comme des canevas de sens. Lorsqu’on les dresse, elles deviennent pancartes. Elles portent des noms de lieux traversés et des notions récoltées en chemin - Bure, Sainte Luce, Saint-Julien, La Bouteillerie, Groland, Auch, mais aussi Collectif, Ferme,
Dans Le Grand Écart, l’image faisait écrin : la vidéo enveloppait le récit et ouvrait d’autres voix, celles des entretiens filmés.
Dans Tout naît pas fini, nous substituons la musique à l’image pour donner de la profondeur au champ narratif, accompagner et rythmer le récit. Elle assure des transitions lisibles et des respirations. Côté voyage, elle installe une dynamique de déplacement : une pulsation souple suggère la route, les arrêts, les reprises ; des matières discrètes font affleurer les paysages traversés. Moteur du plateau, elle nous propulse en avant et relance la dynamique. Du côté des témoignages, la musique ouvre l’écoute et dépose un terreau sensible où la parole peut prendre racine. Certains fragments sont repris en chant, non pour les embellir, mais pour en faire résonner le sens, puis prolongés par de courts refrains, comme autant d’échos persistants. Repris avec parcimonie, ces motifs donnent une identité sonore aux personnes, une texture qui épaissit ce qui est dit sans le déformer. La présence en direct du musicien-chanteur donne corps à ce qu’on ne voit pas, favorise l’attention et apporte du souffle. Le dispositif alterne voix parlées, matières instrumentales, silences et boucles : non pour illustrer le récit, mais pour l’épaissir.

Transmission, Doute, Révolte, Ensemble… Elles évoquent à la fois des panneaux routiers et des pancartes de manifestation, donnant au plateau une géographie en mouvement. cours du spectacle, l’espace devient une carte sensible. Des lignes se tracent entre panneaux, des liens se font, des îlots se répondent. À partir des mots et des phrases, le spectateur est libre d’inventer des associations, il reconstitue son propre puzzle. Le décor oriente sans enfermer, il permet de tisser des correspondances, de se projeter dans sa propre histoire.
Ainsi, le chantier réel (la chambre, la grange, le plancher) et le chantier symbolique (les mots, les liens, la carte) se répondent : on assemble des pièces de bois et des pièces de sens.
Tout est vivant. Les mots, les planches, les pancartes, les outils participent d’un même geste : construire, en avançant, un lieu commun - un plateau où le réel, la fiction et le souvenir se croisent à vue, et où l’on éprouve ensemble un récit en train de se faire.




